L’histoire se passe en 1958, soit deux ans après l’indépendance du Maroc, et à l’époque les tensions entre l’Union Soviétique et les États-Unis commençaient à dangereusement réchauffer la guerre froide. Le spectre de la guerre nucléaire hantait tous les esprits, particulièrement celui de l’armée américaine, qui était tellement obsédée par la menace nucléaire soviétique qu’elle envisageait même de faire exploser des bombes atomiques au-dessus des villes américaines pour les protéger d’une éventuelle attaque nucléaire communiste… l’armée américaine ne se contentait pas de réfléchir à la protection du territoire américain, elle déployait aussi une formidable flotte de bombardier et d’avions en tout genre destinés à incarner la dissuasion nucléaire américaine, dirigés alors principalement vers l’URSS. Ces unités étaient chapeautées par le très sensible « Strategic Air Command » qui gérait une énorme flotte de bombardiers, disséminés à travers le monde, capables de lancer rapidement des attaques nucléaires sur l’Union soviétique en cas de conflit généralisé.
Parmi les avions composant la flotte de la « Strategic Air Command », il y’avait le « nouveau » B-47, un bombardier intercontinental lourd, doté d’un thermo réacteur au lieu d’un moteur à piston comme son « ancêtre » le Superfortress B-29. En 1958, les B-47 sont à l’avant-garde la dissuasion nucléaire américaine. Le tiers des 2000 B-47, sont toujours stationnés en état d’alerte, à proximité de la piste de décollage, avec les réservoirs pleins et des armes nucléaires chargées prêtes à être utilisés contre l’Union Soviétique et ce à la moindre alerte. Ces B-47 opéraient depuis des bases en Angleterre, en Espagne, en Alaska, au Groenland, Guyam, sur les îles mariannes et… au Maroc ! En effet, l’armée américaine avait construit une base militaire à Sidi Slimane destinée à accueillir une partie des bombardiers stratégiques avec l’accord de la France alors à la tête du protectorat du Maroc.
L’un des bombardiers opérant à Sidi Slimane était équipé d’une bombe Mark-36 qu’on appelle souvent bombe à hydrogène ou thermonucléaire. En tant que bombe thermonucléaire, Mark-36 était presque 1000 fois plus puissante qu’une bombe atomique « classique ». La puissance de Mark-36 est de 10 mégatonnes, pas très loin de la plus puissante des bombes américaines, castle bravo qui vaut quelques 15 mégatonnes, mais loin de l’engin largué sur Hiroshima qui ne vaut à titre d’exemple que 10 Kilo-tonne. La bombe embarquée par le B-47 de Sidi Slimane était donc l’un des plus puissants engins de l’armée américaine.
Le 31 Janvier 1958, à la base de Sidi Slimane, un bombardier B-47 était en train de simuler un décollage avec à son bord une bombe H Mark-36 en « configuration strike », c’est-à-dire prête à l’emploi. Quand soudain, l’un des pneus arrière de l’avion explosa. La perte du pneu gauche du bombardier alors qu’il manœuvrait à plus 30 kilomètre à l’heure déséquilibra l’avion qui tangua en avant pour voir sa queue venir s’écraser sur la piste d’atterrissage. Le choc de la queue de l’avion avec le sol eut raison de son réservoir de carburant, ce qui enflamma l’avion en entier. L’équipage réussit a quitté l’avion en flamme tandis que les pompiers essayaient de maitriser le feu. Ces derniers luttèrent contre l’incendie pendant au moins 10 minutes. On ne peut qu’imaginer l’absurdité de la situation de ces pompiers dépêchés pour asperger d’eau un engins thermonucléaire en feu ! Un engin parfaitement opérationnel et conçu pour exploser et annihiler une grande ville moderne…Puis, constatant que les flammes avaient atteint la bombe, le général de la base ordonna son évacuation. Le bulletin of Atomic Journal nous dit que les voitures pleines de soldats de la base aérienne se ruèrent alors vers le « désert marocain » fuyant ainsi un désastre nucléaire qu’ils pensaient imminent.
Sur le blog « unredacted» on peut retrouver nombre de témoignages de personnes qui vivaient au Maroc au moment de l’accident, des personnes qui étaient en 1958 des enfants d’employés de l’armée américaine. Dans certains commentaires on retrouve des témoignages racontant comment ils furent évacués en urgence de leur salle de classe, comment alors qu’ils étaient enfants, ils furent amenés à « pisser dans un bol » sans se douter que les examens servaient à mesurer leur taux de contamination par les particules radioactives dégagées par l’incident. D’autres commentaires rapportent une « énorme fumée noire » visible depuis « port Lyautey ». Dans un autre commentaire, une personne explique qu’ils furent évacués de l’école et « envoyés à la maison » bien qu’ils habitaient à Nouaceur prés de Casablanca, à plusieurs centaines de kilomètres de Sidi Slimane.
Mais l’accident, s’il ne manqua pas de terroriser les américains établis prés du site de l’incendie fut relativement bénin comparé au désastre qu’il aurait pu constituer. En effet, miraculeusement, l’engin n’explosa guère. Les flammes dévorèrent l’avion et la bombe atomique ne laissant que 3600 kilogrammes de ferrailles radioactive. Une partie des restes de l’incendie sera embarquée dans un bateau à destination des Etats-Unis. Une autre sera enterrée « prés d’une route » à Sidi Slimane.
L’histoire ne sera révélée que plusieurs années plus tard et rendue publique grâce à l’existence de lois américaines sur la déclassification des « secrets ». À l’époque, l’armée américaine voulait divulguer au public l’accident, mais le ministère des Affaires étrangères (state department) s’y opposa, arguant de la possibilité de reprise de l’affaire par la propagande de l’USSR pour dénigrer et mettre en doute les capacités américaines. L’affaire fut alors « étouffée » et classée. Seul le Roi Mohammed V fut informé de l’incident.
Les accidents impliquant des bombes atomiques sont loin d’être aussi rares qu’on le pense. L’armée américaine a déjà par exemple failli faire exploser des engins thermonucléaires sur le sol américain. Et elle a aussi déjà « perdu » des bombes nucléaires. Mais si les Américains sont maladroits, ils ont au moins le mérite d’être plus ou moins « transparents », car qui peut croire que l’Union soviétique, la Chine ou la France, le Pakistan, l’inde, Israël, ou la Corée du nord n’a jamais était à deux doigts de faire exploser accidentellement une bombe nucléaire ?





