Ils ont des noms aussi différents que Luffy, Jack Sparrow, Capitaine Crochet et sont des personnages de fiction qui passionnent ou ont passionné des millions de personnes et dont la construction est directement inspirée par la piraterie liée à l’essor du commerce maritime. Par la grâce des conteurs modernes, la figure du pirate évoque maintenant un hors-la-loi romantique en quête de gloire et de richesse, dans un décor dorénavant associé aux flibustiers des Caraïbes. Pourtant, pour le citoyen occidental vivant entre la Renaissance et la Révolution industrielle, la figure du pirate n’évoquait pas nécessairement les pirates des Caraïbes mais aussi et surtout, les corsaires de Salé, D’Alger ou de Tunis, qui kidnappaient les passagers des bateaux ou raflaient les habitants des côtes méditerranéennes européennes durant leur sommeil pour les restituer ensuite à leurs familles contre rançon. Cette forme de piraterie issue de ce qu’on appelait « Côte des Barbaresques » causait bien plus de soucis à certains pays européens puis aux premiers Américains que les flibustiers des Caraïbes, comme en témoignent les nombreuses références aux pirates maures dans des œuvres culturelles majeures de l’époque.

Cervantes par exemple, qui fut capturé et réduit en esclavage pendant 4 ans par les pirates d’Alger, décrivait les « Maures » avec beaucoup de sévérité dans nombre de ses écrits et notait qu’à cause des pirates nord-africains « plus d’un avait vu le soleil se coucher en Espagne qui le voyait se lever à Tétouan ». Dans Candide de Voltaire, une vieille femme raconte sa rencontre effroyable jusqu’à la caricature avec des pirates « habitants du mont Atlas et des pays voisins », qu’elle décrit comme des bêtes déchiquetant leurs victimes de manière routinière entre cinq prières par jour. Les pirates barbaresques ne se contentaient pas de peser sur l’imaginaire européen seulement. Au Nouveau Monde, la jeune république qu’étaient alors les États-Unis d’Amérique se souciait au plus haut niveau des flibustiers d’Afrique du Nord qui se mirent à harceler ses navires marchands immédiatement après son indépendance et donc de la perte de la protection du pavillon anglais. L’acte fondateur des « US Marines » et son premier déploiement à l’étranger fut sous la forme d’expédition guerrière outre-mer contre les pirates du Maghreb.

En somme, il est fort probable qu’en imaginant un pirate, le citoyen européen ou américain de l’âge d’or de la piraterie (XV-XVIIe siècle) pensait plus aux pirates de Rabat-Salé, Alger ou Tunis qu’aux pirates des Caraïbes. Et ce pirate inspirait probablement les mêmes sentiments qu’inspire maintenant l’évocation du terroriste. D’ailleurs, le parallèle entre terrorisme et pirates barbaresques sera évoqué par moult analystes américains pour comprendre le monde post-11 septembre.
Les corsaires de Salè : Un phenomène historique complexe d’abord
Lorsqu’on parle de corsaires barbaresques, il ne s’agit pas seulement de « simple » pirates des mers mais d’un véritable phénomène, relatif autant à la politique qu’au brigandage. Car des pirates, il semble y en avoir toujours eu en Méditerranée : dès les années 900, des gestes chrétiens disaient les exploits des marins européens dans leur lutte contre les corsaires d’Afrique du Nord. Casablanca fut ravagée par les Portugais en 1300 sous prétexte de mater les pirates qui s’y abritaient. Pourtant, c’est le XVIe siècle que la convention historienne va choisir pour tracer les contours du phénomène des pirates barbaresques. Le choix n’est pas arbitraire car le début du XVIe siècle correspond à une accélération spectaculaire et transformatrice de la piraterie nord-africaine, inaugurant une nouvelle ère qui verra des cités spécialisées dans la piraterie aux portes de l’Europe connaître une forte croissance et émerger en véritables hubs économiques et souvent politiques des pays qui les hébergent. C’est ainsi qu’Alger, Rabat-Salé, Tunis et Tripoli deviendront des cités qui s’enrichiront à travers la mise en esclavage de près d’1,5 million d’Européens.
Comment expliquer cette vigueur de la piraterie nord-africaine au XVIe siècle quand on sait qu’elle date au moins du Xe siècle ? Réponse : la géopolitique internationale de l’époque. La chute de l’émirat de Grenade, dernier bastion musulman en Europe, et l’intensification des vicissitudes des politiques de christianisation qui s’en suivent vont conférer un nouveau souffle à la rhétorique djihadiste anti-chrétienne. Surtout que les rois chrétiens de la péninsule ne se contentent pas de martyriser les Juifs et les musulmans qui se sont retrouvés par la force des choses vivant sur leur territoire, mais ils ont continué sur leur élan conquérant en traversant la Méditerranée et en prenant Oran, Ceuta et autres places musulmane, rendant ainsi les appels au djihad, notamment sa version « maritime » plus audibles auprès des populations nord-africaines.
L’autre explication majeure de l’essor des corsaires barbaresques réside dans l’éternel mercantilisme des hommes et l’attrait intrinsèque des profits. Surtout que le XVIe siècle coïncide avec l’essor du commerce maritime international et donc des recettes de la piraterie. Capitalisant sur cette rentabilité croissante de l’activité et l’attrait d’une idéologie anti-chrétienne, des étrangers de tout horizon vont alors venir faire prospérer la piraterie nord-africaine. Les plus célèbres de ces aventuriers sont les Albanais au service de l’Empire ottoman que sont les frères Barberousse et qui vont s’installer aux débuts des années 1500 en Afrique du Nord et transformer Alger, Tunis et Tripoli en de redoutables sociétés pirates sous la bannière ottomane.
Quant à la marque des « corsaires de Salé », elle ne va s’imposer sur les mers et rejoindre les autres « success stories » corsaires qu’un siècle après l’arrivée des frères Barberousse à Alger et l’apparition formelle de ce qu’on appelle les corsaires barbaresques. Cette émergence tardive s’explique par la genèse spéciale des pirates de Salé qui sera fondée par des réfugiés morisques et non pas comme ses consœurs nord-africaines sous l’impulsion d’aventuriers ottomans. Ces « moriscos », véritables damnés de la terre, sont d’anciens musulmans ayant choisi d’abandonner l’islam et la langue arabe pour s’assimiler à la chrétienté après les conquêtes chrétiennes de l’Andalus.
Un siècle d’intégration et d’assimilation à la chrétienté plus tard, ces anciens musulmans qu’on appelait alors « les nouveaux chrétiens » seront expulsés par surprise vers l’Afrique du Nord, victimes des préjugés raciaux de l’époque. Une partie d’entre eux débarquent alors en réfugiés en s’installant à Rabat, aux côtés d’une population locale slaouite avec qui ils ne partagent que leur haine des Espagnols, une haine alors endémique à toute l’Afrique du Nord. Ces réfugiés, victimes de l’une des déportations de masse les plus infâmes de l’histoire, vont fonder la plus pittoresque des cités pirates d’Afrique du Nord et qui fera la légende de ceux qu’on nomma, un peu abusivement, les « corsaires de Salé » pour les siècles à venir. Abusivement, parce qu’en réalité, ces pirates s’installèrent et terrorisèrent le monde depuis l’actuelle Rabat et non Sale.
Mudèjares puis Morisques puis Corsaires de Salé !
Le phénomène est donc à inscrire dans un contexte plus large et dominé par les confrontations alors permanentes entre Nord-Africains, Andalous et forces chrétiennes. La chute du dernier bastion musulman en Europe qu’est alors l’émirat de Grenade et le ressentiment que cela va nourrir sont donc considérés comme des causes de l’accélération de l’activité des corsaires. Mais bien avant la chute de Grenade, les tracas des musulmans de la péninsule ibérique commencent en réalité après la bataille du Châtiment, en l’an 1212, qui va marquer le début de la fin de l’Andalous comme terre musulmane et dont les conséquences vont se réverbérer sur les siècles à venir. Après cette bataille, il ne fallut que 39 ans aux forces de la Reconquista pour conquérir la moitié de la péninsule ibérique. Vers 1249, des pans entiers de territoires musulmans depuis des siècles et leur population multiculturelle vont soudainement se retrouver sous le joug du droit chrétien.

Une première ségrégation légale et discriminante va alors se mettre en place pour consacrer l’infériorité juridique des juifs et musulmans qui refusent de s’exiler en terre d’islam ou de se convertir au christianisme. Ces musulmans sont nommés alors mudéjares, et malgré leur nouveau placement sous l’autorité de la célèbre Inquisition espagnole et portugaise, ils conservent la liberté de pratiquer librement leur religion, l’islam.
Les conquêtes chrétiennes consécutives à la bataille du Châtiment sont certes aussi fulgurantes que spectaculaires, mais un territoire musulman résistait toujours aux forces espagnoles : l’émirat de Grenade. Soutenu par le Maroc, l’émirat va alors tenir en échec les forces chrétiennes durant près de 240 ans, demeurant le seul bastion musulman en Europe occidentale à continuellement frustrer leurs projets de reconquête totale jusqu’à sa chute en 1492 sous l’assaut de l’alliance des couronnes d’Aragon et de Castille. L’émirat de Grenade résista donc deux siècles après ce qui était alors les conquêtes éclairs des armées croisées consécutives à la bataille du Châtiment.

Les conquêtes chrétiennes font donc petit à petit passer les musulmans vaincus d’une majorité dominante à une minorité dominée et oppressée par un droit ségrégationniste qui va petit à petit les singulariser, quand ils ne sont pas tout bonnement asservis. Un « apartheid », dont les vicissitudes varient selon les caprices de la populace ou des pouvoirs politiques, et génère assez de précarité pour faire s’exiler bon nombre de ces Andalous vers le Maghreb.
La situation des musulmans ibériques qu’on appelle alors mudéjares va encore plus se détériorer après la chute de Grenade qui, de par l’intensification des mesures antimusulmanes qui s’en suivent, constitue un véritable catalyseur des luttes musulmans-chrétiens en Méditerranée. Cette chute est un événement qui est célébré dans toute l’Europe chrétienne.
Les accords de capitulation négociés par le dernier roi de Grenade, Boabdil, nommé depuis Azoughbi, prévoient en théorie la préservation des droits fondamentaux des musulmans dorénavant sous occupation espagnole que sont les mudéjares. Les Juifs, ne bénéficiant pas de la protection de ces accords, sont sommés de se convertir ou de s’exiler. Mais les musulmans ne bénéficieront pas bien longtemps non plus de la protection de ces accords de reddition de 1492. Car dès 1501, prétextant des révoltes musulmanes et l’agitation qui en découlèrent, les rois d’Espagne décident de trahir ces accords, mettant fin à une certaine tolérance à l’égard des musulmans en leur ordonnant de se convertir au christianisme ou de s’exiler en Afrique du Nord.
Apres la chute de grenade, il est donc demandé aux musulmans de cesser d’exister en tant que tels. L’ordonnance de 1501 voit non seulement le statut de l’ancienne majorité musulmane de Grenade se détériorer, mais aussi celui des autres mudéjares, vivant hors de Grenade en territoire chrétien depuis deux siècles pour certains. Ces derniers s’étaient accommodés d’un statut juridique certes humiliant et ségrégationniste depuis la bataille du Châtiment, mais un statut qui leur permettait de pratiquer quand même leur religion, l’islam, plus ou moins librement.
Le décret de 1501, qui arriva dix ans seulement après la chute de Grenade, acte donc officiellement la fin des maigres libertés religieuses que concédaient encore les chrétiens aux mudéjares. Ce décret, accompagné d’une batterie de règlements coercitifs visant les habitudes culturelles et culinaires des musulmans, bouleverse grandement la vie de tous les mudéjares. Ils se retrouvent obligés de choisir entre le reniement de leur foi au profit du christianisme ou l’émigration forcée vers l’Afrique du Nord.
Les mudéjares qui choisiront d’abandonner l’islam pour rester en Espagne chrétienne deviennent les moriscos ou morisques. Les autres (mudéjares) s’exilèrent en Afrique du Nord, emportant avec eux une haine des Espagnols qui ne manquera pas de nourrir le « djihad maritime » ou « les corsaires barbaresques », selon qu’on vive au sud ou au nord de la Méditerranée.
Depuis la révolution de 1501, les musulmans d’Espagne devenaient donc les moriscos, c’est-à-dire les Maures ibériques (mudéjares) qui ont choisi de renoncer à l’islam et d’embrasser la chrétienté pour garder le droit de demeurer dans l’actuelle Espagne. Les morisques n’avaient en théorie plus le droit de pratiquer l’islam et se devaient de s’assimiler totalement à la société chrétienne en abandonnant tous les aspects de leur identité.

Illustration de ce tour de vis réglementaire visant les musulmans d’Espagne : le port du voile est interdit en 1513. Mais en pratique, l’Inquisition espagnole accorda aux morisques un délai assez libéral de quarante ans pour s’assimiler totalement à la chrétienté. Ainsi, l’Inquisition n’exécuta que rarement des morisques pour crime d’hérésie, juste parce qu’ils avaient gardé secrètement leur foi musulmane.
Ces morisques, juridiquement des chrétiens néophytes, bénéficient de la bienveillance de l’Inquisition et continuent à pratiquer leurs coutumes malgré l’existence de décrets leur interdisant techniquement de conserver des aspects de leur ancienne religion. Bref, l’Inquisition s’accommodait des musulmans du moment qu’ils s’astreignaient à la discrétion. Les Juifs, eux, ne bénéficieraient pas d’une telle miséricorde.
Cette tolérance s’explique par le fait que les morisques vivaient à l’écart de la société, avec des habitudes vestimentaires et culinaires bien distinctes, et ne menaçaient donc pas la « pureté » chrétienne, tout en travaillant en quasi-esclavage pour leurs maîtres chrétiens. Mais passé ce délai de grâce, les autorités commencèrent à multiplier les tracasseries à l’égard des morisques. Si on ne les exécutait toujours pas directement pour hérésie, les morisques faisaient face à un harcèlement d’État de plus en plus mesquin. Ils devaient, par exemple, endurer des expropriations de terres de plus en plus arbitraires et se soumettre à un système juridique qui les infériorisait largement, malgré leur conversion proclamée et leurs efforts d’assimilation.
Le contexte géopolitique n’aidait pas non plus à leur intégration. Le djihad maritime mené par l’Émirat de Fès et les corsaires barbaresques d’Afrique du Nord ravivait la peur des Espagnols de voir un jour les Sarrasins reprendre pied en Europe occidentale. Ces craintes nourrissaient la méfiance envers les morisques, soupçonnés de constituer une menace intérieure permanente. Ainsi, pour prévenir d’éventuelles collaborations entre les moriscos et les corsaires nord-africains, la couronne espagnole leur interdit de vivre près des côtes, de se déplacer la nuit, de voyager entre les villes sans autorisation ou encore de pêcher sans supervision d’un chrétien.
Les Espagnols n’arrivèrent jamais vraiment à faire confiance aux moriscos, bien qu’ils aient passé, pour certains un bon moment sous l’effet des politiques assimilationnistes de l’Inquisition et qu’ils ressemblaient physiquement comme deux gouttes d’eau aux Espagnols « de souche ». Pourquoi les Espagnols n’arrivèrent-ils pas à assimiler les moriscos ? Le régime et la population espagnole doutaient de leur fidélité, car on les soupçonnait de chercher à reconstituer l’ancien royaume musulman de Grenade en soutenant secrètement les pirates barbaresques. On pointait aussi du doigt leurs différences vestimentaires et culinaires (le voile, les bains publics notamment) comme preuves de leur non-intégration.
Intifada des morisques !
Les ‘vieux chrétiens’ n’appréciaient pas non plus la concurrence sur le marché du travail que représentaient pour eux les moriscos. L’éternel « ils nous volent notre boulot ». Ces tensions finiront par mener à la promulgation de décrets anti-Maures particulièrement sévères, dont le but était d’assimiler une fois pour toutes les moriscos à la chrétienté. L’une des mesures les plus polémiques fut l’interdiction totale de parler arabe au profit du castillan. Cette mesure, aussi stupide qu’inapplicable, conduisit à une impasse sociopolitique sévère qui déboucha sur les révoltes particulièrement sanglantes de 1570
Ces révoltes, accompagnées de nombreux actes effroyables et qu’on qualifierait de terroristes aujourd’hui, choquèrent grandement l’opinion publique ibérique, amenant les autorités catholiques à commencer à envisager l’expulsion massive de ces « nouveaux chrétiens » que sont les moriscos.
La guerre civile qu’est la révolution des moriscos de 1570 coïncide historiquement avec d’importantes turbulences géopolitiques qui vont culminer avec la bataille de Lépante. Classée parmi les batailles les plus importantes de l’histoire, cette bataille galvanisa les « radicaux », comme on dirait aujourd’hui, des deux côtés – musulmans et chrétiens – pour culminer lors d’une confrontation navale épique de 3 heures. Durant cette bataille, les forces chrétiennes, en infériorité numérique, repoussèrent un gigantesque assaut ottoman qui aurait permis alors à l’Empire musulman de prendre pied en Europe occidentale et ainsi menacer Rome ou les rois catholiques ibériques.
Est-ce que le dynamisme de l’Empire ottoman et la perspective de voir ses janissaires débarquer en Europe occidentale inspiraient les morisques jusqu’à les enhardir suffisamment pour oser la révolution ? Probablement. Après des décennies de cohabitation difficile avec les « vieux chrétiens », on imagine mal certains moriscos ne pas supporter, du moins secrètement, les ambitions ottomanes en Europe, comme les accusaient d’ailleurs leurs détracteurs qui défendaient l’idée selon laquelle les morisques ne sont pas assimilables à la chrétienté.
Et la loyauté de certains nouveaux chrétiens envers leur nouvelle religion était effectivement douteuse, comme en témoigne l’envoi d’une flotte de 40 navires avec hommes armés et munitions par le très habile corsaire et amiral italo-ottoman Uluc Ali. Cette flotte de soutien, victime du mauvais temps, n’arriva certes pas à bon port, mais son existence même confère une certaine légitimité aux craintes des Espagnols « vieux chrétiens » de voir les morisques constituer une sorte de cinquième colonne.
La rébellion, menée principalement par des morisques ruraux, fut cependant boudée par leurs compatriotes urbains, habitants des faubourgs des villes chrétiennes, qui étaient plus assimilés et moins enclins à la violence armée. Cette révolte finira écrasée par les forces de Philippe II, posant définitivement sur la table de son gouvernement la question des moriscos et de ce qu’il fallait en faire.
Nombre d’hommes d’église et de membres de la couronne défendirent les morisques et arguaient qu’il fallait leur accorder davantage de temps pour s’intégrer pleinement à la société ibérique. De l’autre côté, les tenants d’une expulsion de masse des morisques vers l’Afrique du Nord gagnaient évidemment en influence après les révoltes sanglantes de 1570. Philippe II, un roi pourtant réputé pour sa ferveur religieuse, refusa cependant de signer ce décret. Pourquoi ? Malgré des atavismes culturels majeurs, les morisques étaient théoriquement chrétiens et donc protégés par le Pape, qui s’opposait d’ailleurs fermement à leur déportation.
Au lieu de l’expulsion, Philippe II opta alors finalement pour la dispersion des morisques un peu partout à travers la péninsule, brisant ainsi leur « communautarisme » géographique. Avant cette opération de redistribution géographique punitive, les morisques représentaient 20 % du royaume d’Aragon, 30 % du royaume de Valence et près de 45 % de la population de Grenade. Cette dispersion visait à limiter leur influence collective et à faciliter leur assimilation. Philippe II préconisa également le renforcement de l’instruction religieuse des moriscos comme moyen d’intégration.
Cette relative tolérance ibérique prit fin sous Philippe III, son fils, qui signa en 1609 le décret d’expulsion des morisques. Selon les estimations les plus prudentes, cette mesure ordonna le départ forcé de quelque 250 000 moriscos, qui, après près d’un siècle de soumission à des politiques d’assimilation chrétienne, furent violemment envoyés vers l’Afrique du Nord, notamment au Maroc.
La décision de Philippe III peut sembler surprenante si l’on considère qu’il s’était écoulé près de quarante ans depuis la dernière fois que les moriscos avaient causé un trouble politique majeur (les révoltes de 1570). L’une des explications de cette mesure barbare, à laquelle tous les papes s’opposèrent, réside dans la volonté populiste de Philippe III d’attirer les faveurs d’une population chrétienne qui haïssait les moriscos.
Percevant avec acuité l’unicité d’une conjoncture de paix permettant la possibilité logistique de réaliser une expulsion massive des moriscos, Philippe III saisit l’occasion par pur opportunisme populiste, comme l’explique l’historien Henri Lapeyre : « … Reconnaissant que les tentatives de conversion et d’assimilation avaient échoué, les membres du Conseil d’État, guidés par le duc de Lerme, ne voyaient plus qu’une issue : l’expulsion. Le rétablissement de la paix avec l’Angleterre (1604), la trêve avec les Provinces-Unies, dont la conclusion était toute proche, rendaient possible la concentration des forces de terre et de mer, indispensable pour le succès de l’opération. Après la réunion du Conseil, en date du 4 avril 1609, la décision fut prise par le Roi, le 9, jour même de la signature de la Trêve de Douze ans. »
Les moriscos, qui parlaient en majorité l’espagnol vernaculaire et que rien ou presque ne distinguait des Espagnols « de souche » ou « vieux chrétiens », se retrouvèrent soudainement contraints de plier bagage vers le Maroc, l’Algérie ou, pour une petite minorité d’entre eux, la France. Ils furent souvent mal accueillis par une population nord-africaine qui les considérait comme des chrétiens et avec qui ils partageaient peu de choses, hormis leur haine des Espagnols.
Corsaires de Salè…mais en rèalitè de Rabat !
Ceux qui débarquent au Maroc arrivèrent dans un pays tourmenté par l’anarchie consécutive à la crise de succession d’Ahmed Al Mansour. Beaucoup s’installent à Tétouan, où vit déjà une importante communauté andalouse. Parmi ces morisques expulsés, un groupe se distinguait particulièrement : les Hornacheros. Les chroniqueurs les décrivent tous comme fiers et féroces. Leur particularité : la relative autonomie dont ils jouissaient lorsqu’ils vivaient encore en territoire chrétien après les conquêtes croisées de l’Andalus. À la différence des autres morisques, ils avaient préservé l’usage de la langue arabe et des rites de l’islam, malgré un siècle d’intense politique assimilationniste des musulmans de la péninsule par les autorités chrétiennes. Cette résistance à la christianisation de la péninsule nourrissait leur orgueil et les amenait à mépriser les autres morisques, coupables d’avoir capitulés en se convertissant au christianisme. Outre la préservation de leur capacité à manier la langue arabe, ils avaient réussi à conserver le droit de porter des armes en territoire chrétien, ce qui les distinguait encore plus nettement des autres morisques, perçus comme serviles dans leur relation avec les Espagnols. Osant le banditisme en territoire chrétien et habitués à ne pas se laisser marcher sur les pieds, les Hornacheros auraient même préféré s’exiler eux-mêmes pour s’éviter l’humiliation de l’expulsion manu militari. D’un tempérament ombrageux et orgueilleux, ils firent rapidement bande à part des autres réfugiés morisques lorsqu’ils débarquèrent au Maroc. Et les anciens bandits professionnels que sont les Hornacheros perçurent rapidement le potentiel du bled en matière de piraterie, qui attirait déjà des aventuriers de toutes les nationalités.
Probablement en récompense de leur participation à l’une de ses campagnes militaires, le sultan Moulay Zidan leur offre de s’installer à la Kasbah des Oudayas sous l’autorité théorique d’un de ses représentants (caïd). D’autres morisques viendront s’installer à proximité de la Kasbah, mais à l’extérieur des murs, devenant ainsi voisins des Hornacheros. Des voisins que ces derniers méprisaient du fait qu’ils avaient perdu la capacité de parler arabe au profit du castillan et qu’ils étaient de piètres musulmans. Cette cité, longtemps rêvée par divers souverains du Maroc, mais jamais finalisée, prend enfin vie grâce à l’arrivée de ces réfugiés d’Andalus sous le nom de Rbat, ou Salé-le-Neuf (Sala el Jadida), et qu’on appelle maintenant Rabat, rien de moins que la capitale du Maroc. Enrichis par ces exilés d’Espagne, puis par des renégats de toutes les nationalités, la bannière des corsaires de Rabat va rapidement s’imposer comme l’une des plus vigoureuses de la Méditerranée et demeure connue par la postérité sous le nom des corsaires de Salé, mais qu’on aurait mieux fait de nommer corsaires de Rabat si l’on devait se tenir uniquement à la géographie.
En face de Salé-le-Neuf, qui n’est donc autre que l’actuelle Rabat, se trouve l’ancienne ville de Salé, dont la population musulmane très religieuse voyait d’un mauvais œil l’installation de ces exilés espagnols, dont ils percevaient les manières comme étranges et douteuses. Ces « indigènes » du vieux Salé vont naturellement mieux s’entendre avec les Hornacheros arabophones et maîtrisant les rites de l’islam que les autres morisques, que l’on nomme alors Andalous et qui, bien que plus nombreux, sont soumis à la domination des Hornacheros occupants de la Kasbah. La cité pirate va, comme vous le savez, devenir un important centre de la piraterie. Mais au niveau politique, elle souffrira d’une éternelle instabilité due à l’état perpétuel de guerre civile qui y règne. Les Hornacheros de la Kasbah, alliés des habitants de Salé, tyrannisent leurs anciens compatriotes Andalous et voisins de Rbat en leur refusant toute représentation politique ou des parts dans les revenus de la course et des douanes, bien que la démographie soit largement du côté des Andalous de Rabat, qui étaient plus nombreux que les hôtes orgueilleux de la Kasbah. Les Hornacheros justifiaient leur domination en arguant par exemple que l’argent de la course devait servir à renforcer les infrastructures de la ville, quand en réalité cet argent renforçait surtout les murailles de leur Kasbah, en veillant à installer les nouveaux canons directement braqués sur leurs pauvres voisins rbatis ! Les habitants de Salé-le-Vieux se méfiaient de tout ce beau monde : Hornacheros et autres morisques. Ces indigènes percevaient leurs manières religieuses comme très douteuses. (Encore aujourd’hui l’expression Mselmin de rbat désigne des personnes peu religieuses)
Aux perpétuelles divisions entre les trois factions se superposent les tensions avec le pouvoir central du Maroc, qui n’apprécie guère la volonté d’émancipation de cette nouvelle cité pirate, surtout que leur gouvernance va glisser doucement mais sûrement, au fil des décennies, vers la proto-république, avec à sa tête les Hornacheros en oligarques prédateurs. Et comme si cela ne suffisait pas, la cité corsaire est bien sûr en guerre perpétuelle avec toutes les marines d’Europe.
La cité pirate formée par l’ancienne Salée des indigènes et la nouvelle Rabat des réfugiés, est donc, durant les trois premières décennies, en état de conflit permanent. La lutte entre les trois factions que sont les habitants de Salé sous la direction du marabout Al-Ayachi, les Andalous de Rbat et les Hornacheros de le Kasbah est tellement constante et profonde que certains appelleront (un peu abusivement d’ailleurs) ces trois factions, les trois républiques pirates. Preuve de l’atmosphère délétère qui règne dans la cité : les Hornacheros, pris du mal du pays, proposent carrément d’offrir la ville de Rabat à Philippe IV (qui refuse !) à condition qu’on les autorise à retourner en Espagne…
Les renégats sont aussi une composante importante de la cité pirate qu’était devenue Rabat. Ces Européens convertis à l’islam viendront apporter leur savoir-faire en matière de navigation et construction navale, participant ainsi à la renommée des corsaires de Salé. Mais il faut se garder de voir en ces convertis des religieux romantiques en quête de spiritualité. Car la cité pirate, si elle baigne dans une certaine rhétorique djihadiste de par la composition de ses habitants qui digèrent mal leur expulsion d’Europe, elle demeure animée avant tout par l’appât du gain, moteur ultime des activités pirates « barbaresques », comme en témoigne la centralité de la problématique de la répartition des richesses générées par la piraterie dans les conflits internes entre les diverses factions de la jeune cité corsaire.
L’un des plus illustres dirigeants de la ville est un renégat né hollandais du nom de Jean Janssen, devenu Mourad Raïs. Aventurier hors normes, il fut d’abord pirate hollandais, puis il vira de bord un premier temps pour rejoindre les Barbaresques d’Alger avant de s’installer à Salé aux côtés des réfugiés morisques en 1619. De Salé, il va mener ses exploits les plus retentissants, notamment en visant des cibles lointaines telles que l’Islande, où il captura près de 400 otages islandais. Ses succès lui valurent d’être nommé amiral de Salé par le sultan Moulay Zidan. Ils le mèneront aussi à se faire capturer par les chevaliers de Malte, un ordre croisé. Son arrestation suscita un important émoi en Afrique du Nord. Prisonnier, il devait finir exécuté de la pire des manières, mais il se débrouilla pour miraculeusement s’évader de ses geôliers chrétiens et retourner triomphalement au Maroc, où le sultan lui confia la Kasbah de Oualidia.
Ces renégats et leurs aventures susciteront la fascination de bien des auteurs, tel Hakim Bey, de son vrai nom Peter Lamborn Wilson qui voit en la cité pirate de Salé un havre de liberté anarchique, épousant parfaitement un de ses concepts théoriques que sont les « zones temporaires autonomes ». Son analyse, grandement inspirée par les corsaires de Salé, aurait beaucoup d’influence auprès de certains milieux anarchistes.
A cette mosaïque de morisques et de renégats s’ajoutait aussi des juifs que Roger Coindreau désigne comme les « grands commanditaires » de la piraterie salétine, et qui auraient aidé au ravitaillement de la nouvelle ville de Rbat, si vous préférez, en armes et munitions.
Au niveau international, les Hollandais, qui partagent avec les « Maures » une animosité profonde envers les Espagnols, représentent d’importants « partenaires » circonstanciels des pirates de Salé, qu’ils ravitaillent en armes et munitions parfois et voient en échange leurs navires relativement épargnés. Salé entretenait aussi des relations cordiales avec les autres corsaires d’Alger, d’autant qu’ils partageaient d’importantes similitudes : les deux cités pirates furent fondées par des étrangers, à savoir les Morisques (Hornacheros et autres Andalous) pour Rabat, et des corsaires ottomans pour Alger.
Malgré l’état de guerre civile presque permanent qui l’anime, Rabat et ses pirates vont se distinguer durant près d’un demi-siècle comme les corsaires les plus efficients de la Méditerranée, surpassant pendant un moment Alger en termes de prises. Roger Coindreau, auteur des Corsaires de Salé, suggère qu’une explication possible du climat politique chaotique de la cité réside dans la dureté des conditions de vie en mer des pirates salétins. Il écrivit ainsi : « Soumis à bord aux plus dures contraintes, ils entendaient bien jouir à terre d’une indépendance sans limite. Peut-être même faut-il voir, dans ce déchaînement fatal de passions trop longtemps contenues, l’origine de l’indomptable turbulence dont fit preuve la république morisque, à l’époque précisément où la piraterie salétine réalisa ses plus retentissants exploits. »
En 1641, profitant des éternels chamailleries entre Hornacheros, Andalous et habitants originaux de Salé, un marabout berbère en rébellion contre le sultan capture une grande partie du Maroc, dont la nouvelle cité pirate aux mains des morisques, qu’il compte utiliser pour se donner une légitimité internationale. Le nouveau maître de la cité va préserver les institutions établies par les Hornacheros de la Kasbah et les autres morisques de Rbat tout en plaçant à leur tête un de ses représentants. Sous le commandement du marabout berbère et de son fils, nommé pour l’occasion « prince de Salé », la cité pirate connaît ses années les plus prospères en termes de prises. Les divisions politiques des trois factions des « trois républiques » du Bouregreg sont mises en veilleuse, et Hornacheros, Andalous et indigènes vont enfin pouvoir se concentrer pleinement sur les activités pirates et connaître ainsi beaucoup de succès.
Mais les années passent, et le contrôle des Dilâtes devient de plus en plus insupportable pour les Andalous et les Hornacheros, qui voient en les Dilâtes des Berbères montagnards peu civilisés, indignes du leadership qu’ils exercent sur eux. En 1660, après deux décennies sous domination berbère, les morisques soutiennent une rébellion du capitaine Ghailan contre l’autorité des Dilâtes, mettant fin à leur captation des richesses de Salé et de ses activités corsaires. Huit ans plus tard, les ambitions dynastiques des Berbères de la tribu Dilât sont définitivement frustrées par Moulay Rachid, qui unifie tout le Maroc, Salé incluse, sous son trône. La course salétine passera alors sous la férule impériale des Alaouites.
La course, désormais impériale, va continuer sous le règne de Moulay Rachid avant de décliner sous ses successeurs, puis de disparaître totalement sous Sidi Slimane, qui décrète la fin de la guerre sainte à la veille du XIXe siècle.






